Chapitre 14 : Sensation Tetris, made in Taïwan

Il existe ce genre d'endroit où tu sais que tu vas te sentir bien. C'est un peu comme si tu étais dans un jeu de Tetris, à deux doigts de perdre, et qu'il arrive une pièce magique qui vient remplir toutes les cases vides, compléter toutes les lignes, et repartir le jeu de zéro pour continuer la partie de plus belle ! La référence est peut-être un peu trop geek, mais je n’ai pas d'autre analogie, désolé.

La première fois que j'ai eu cette sensation, c'est lorsque j'ai débarqué à Montréal. Il y avait eu ce déclic, avec tous ces trucs pas parfaits qui complétaient parfaitement tous mes trucs pas parfaits à moi. Genre les tonnes de neige qu'on reçoit sur la gueule, qui venaient assouvir mon amour inavoué, incompréhensible et indéfectible pour cette merde blanche dont je rêvais, gamin.


En arrivant à Taipei, j'ai retrouvé cette sensation

Je l'avais laissée depuis plusieurs mois, bien rangée à Montréal, et c'est arrivé ici, sans que je m'y attende. Jusqu'alors, notre aventure était fantastique, depuis les rues parisiennes à la bière belge en passant par le marché de Noël de Luxembourg, la frénésie de Bangkok et les cafés de Saïgon... Mais là, c'était différent. C'était dans les tripes. Inexplicable. La sensation Tetris !

Et lorsque je revois la première photo que j'ai postée sur Facebook pour illustrer notre excitation d'être arrivés à Taipei, je me dis que je devais être pas mal envoûté. Ou alors carrément crevé. Parce qu'on y voit une ruelle sombre, détrempée par la pluie, qui aurait pu illustrer un fait divers sordide dans une page intérieure d'un quotidien poussiéreux. Genre Jack l'Éventreur. Made in Taïwan. Je ne sais pas trop ce que je voyais d'exceptionnel dans cette ruelle au crépuscule, mais plus qu'une simple observation, c'était une sensation. Une sensation qui passe difficilement à travers une simple photo Facebook


Surtout parce que ce genre de sensation est inexplicable.

Je me souviens d'(ex-)amis qui, débarquant à Montréal, avaient lancé avec un air supérieur «Ah, mais c'est super bétonné, c'est gris, c'est triste un peu, non ?». À l'époque, j'en avais été vexé, parce que moi je voyais un joyau, imparfait certes, mal poli, mal taillé, mais un joyau quand même. Eh bien, de la même façon, à notre arrivée à Taipei, nous aurions pu ne voir que le gris.

D'abord, il y avait la pluie. Putain de pluie ! En cinq jours, elle a dû nous laisser une douzaine d'heures de répit, nuits incluses. Mais surtout, il y avait cet appartement… Notre appartement ! J'en connais quelques-uns qui se seraient barrés en courant.

Dans une impasse aux allures de coupe-gorge, il était minuscule, avec une humidité à couper au couteau dont il était impossible à se défaire. Et une propreté, disons… sommaire. Pas dégueulasse. Mais pas propre non plus. Du genre cheveux dans la douche ou tâche suspecte. Une «tâche propre», comme dirait mon frère. Peut-être. Mais une tâche quand même.

Puis il y a ces aberrations, qui au début te mettent en rage, et qui après te font rire par dépit. Par exemple ? Pas de chauffage dans l'appartement, alors qu'il fait 16°C et 90% d'humidité, mais il y a un miroir chauffant dans la salle de bain… Le genre de luxe qui ne sert à rien ! Ou encore, une belle machine à laver le linge, mais aucun moyen de le sécher : même pas une pauvre corde que tu pendrais dans la chambre comme quand t'étais étudiant. Et la meilleure ? Une belle plaque de cuisson toute propre, toute neuve, mais même pas de quoi te faire un thé : pas de casserole, pas de tasse, pas de bol, même pas de verre… Enfin, je ne vais pas faire la liste de ce qu'il n'y avait pas. C'était bien simple, il n'y avait rien. Nada. 沒什麼.


Malgré tout, la magie a opéré

Je ne sais pas si c'est le choc culturel, le dépaysement total, la zénitude des Taïwannais, les jeux d'arcade un peu partout, ou les couleurs qui habillent la ville même un soir de pluie... Mais il n'a pas fallu quarante-huit heures avant que je sache que nous serions bien dans cette ville ! Peut-être que la bouffe n'est pas sans responsabilité là-dedans… Poulet frit, porc pané, boeuf braisé, soupes, nouilles, dumplings, légumes en tout genre, fruits, thés, glaces… Encore le genre d'endroit qui réveille le boulimique en moi. Je pourrais m'arrêter dans chaque pâtisserie et me régaler d'un nouveau gâteau à chaque fois, du moment où il y a de la crème fouettée ou du chocolat...

Puis si la pluie se pointe, nous avons un parapluie dans le sac. Au pire ? On sera un peu mouillé. Et on se mettra à l’abri d’une rue couverte pour manger les bonnes petites choses achetées au night market d'à côté ! Et puis comme disait ma grand-mère : «On n'est pas fait en sucre !».


LIRE LA SUITE ==> Chapitre 15 : Les quatre degrés de réaction

Auteur : Julien Valat

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