Chapitre 15 : Les quatre degrés de réaction

Quand tu dis que tu pars visiter un pays étranger, il y a différents degrés. Par exemple, quand un Français te dit «Cet été, je pars visiter un pays étranger», que tu lui demandes avec curiosité et excitation : «Ah oui? Où ça?», puis qu’il te répond «J’hésite entre la Belgique et la Suisse», alors tu reprends le pianotage sur son iPhone en balançant un petit «Ah oui. C’est cool...». Ça, c’est le premier degré de réaction. Celui qui provoque la même réaction que si tu me disais que t’allais bouffer de la dinde chez ta grand-mère pour Pâques.


Après y’a le deuxième degré de réaction

Celui du pays où on parle pas ta langue maternelle. Pour un Allemand par exemple, on passe tout de suite à ce deuxième degré (la blague était facile). Ou alors c’est un pays où on parle ta langue, mais qui n’est pas limitrophe. Genre quand t’es Français et que tu pars au Québec. Tu traverses l’Atlantique, donc c’est un peu plus WOW!, mais tu prends pas trop de risque parce qu’on y parle français (jusqu’à ce que tu te rendes compte que c’est pas exactement le même français...).

Ensuite il y a le troisième degré de réaction. Un pays où on ne parle pas ta langue, et qui se trouve sur un autre continent. Mais un pays connu. Genre qui fait rêver. Pour un Français, ce serait l’Australie, le Japon ou les USA. Alors ça, c’est WOW. C’est une grande aventure aux yeux des gens autour de toi. C’est les cris d’excitation et les stéréotypes balancés à tout va!
«L’Australiiiiiiie! Woooow, mais y’a troooop d’heures d’avion! Mais c’est géniaaaaal! Les kangourous, les koalaaaas! Trop bieeeeen!» (on sent bien l’excitation là).

Enfin il y a le quatrième degré. Celui qui fait s’arracher les cheveux aux gens tellement ils te prennent pour un fou. Celui où il y a une chance sur deux qu’ils ne connaissent pas le nom du pays, qu’ils ne puissent pas le placer sur une carte ou qu’ils croient qu’on y vit encore dans des huttes en bois.  Toujours pour un Français, ça pourrait être la plupart des pays d’Europe de l’Est qui finissent par -ie et qui ne sont pas encore dans l’Espace Schengen, les pays d’Amérique du Sud plus petits que le Brésil, n’importe quel pays d’Afrique au sud du Maghreb, ou les pays d’Asie qui, sur nos produits et vêtements, viennent après la mention «Made in...» ...China. …Bangladesh. ...India.


Et Taïwan aussi!

Nous sommes donc arrivés à Taïwan sans vraiment savoir à quoi nous attendre. La seule chose qui se baladait dans mon imaginaire au sujet de cette île mystérieuse (mystérieuse pour moi, en tout cas), c’était ce genre de phrase que j’ai dû entendre étant gamin :

«Ah... C’est de la qualité de merde, c’est made in Taïwan!»

Le genre de phrase pleine d’a priori qui te laisse penser que Taïwan est remplie d’usines où des millions de petites mains taïwanaises viennent confectionner des porte-clés Batman, des boules à neige, des t-shirts «I ♡ New York», des cartes d’anniversaire qui jouent de la musique quand on les ouvre, et des sex-toys fluorescents…

Bref. Entre ça et l’excitation de ceux à qui on annonçait notre visite de Taïwan («Mais c’est pas un pays en voie de développement, ça?!!»), nous ne pouvions qu’être surpris dans le bon sens. Villes modernes, nature préservée, bouffe délicieuse, population zen, serviable et ouverte d’esprit, niveau de vie relativement élevé, transports développés… Tout pour plaire! Le choc «Réalité VS Toutes les conneries que j’imaginais» a été plutôt intense.


Nous avons été lost in translation bien souvent! 

À part les bases de chinois de Sébastien, qui nous permettent de déchiffrer vaguement les menus (c’est déjà plutôt cool), et les références occidentales dans la musique et le cinéma, il n’y a pas grand-chose à laquelle nous raccrocher. Tant mieux! Ça nous oblige à nous démerder, à commander de la bouffe sans vraiment savoir ce que nous allions manger ou à conclure d’un sourire une conversation avec un Taïwanais qui s’entête à nous parler mandarin. C’est parfois gênant, mais c’est plaisant. Ça te sort de ta zone de confort. Ça t’oblige à t’ouvrir à ce qui se passe autour de toi. Puis ça te fais relativiser aussi.


Parce que tu es toujours l’étranger de quelqu’un.

J’ose espérer que les regards appuyés que nous attirons lorsque nous nous baladons en campagne ou dans certaines rues de Taipei ne sont pas dus à notre physique disgracieux. Mais je ne pense pas non plus que ce soit grâce à notre beauté légendaire. Non, en fait, il s’agit de regards qui nous rappellent qu’on ne fite pas dans le décor : des Occidentaux perdus au beau milieu de l’Asie! Mais sans méchanceté aucune, sans jugement. Au contraire, les sourires et les «Hello» sortis de nulle part sont toujours gentils et bienveillants. C’est plutôt de l’ordre de la curiosité, de l’envie d’interagir, de simplement donner un sourire ou même de nous aider parfois : à prendre un train, à trouver un chemin, à déchiffrer quelque chose…

Et les enfants en sont le plus bel exemple! Les plus téméraires osent te saluer. Par contre, les plus timides se contentent simplement de te fixer... Mais alors genre vraiment te fixer. Longtemps. Surtout dans les rames de métro. Là où t’es bien pris au piège pendant plusieurs minutes. Ils te dévisagent. Te dissèquent du regard. Grandes oreilles. Gros nez. Grands yeux. Grande bouche. Mes bras poilus. La barbe de Seb. Tu sais qu’ils se demandent pourquoi tu es différent. Pourquoi tu parles bizarrement. Pourquoi tu ne leur ressembles pas. Mais ils ne disent rien. Ils t’observent. Comme au musée.

C’est gênant. Parfois. Drôle. Souvent. Mais par contre, ce n’est jamais irrespectueux. Tu es l’étranger, tu es une curiosité, et on veut en savoir davantage sur toi. C’est tout. Et ça devrait être aussi simple partout, tout le temps. Ne pas avoir peur de l’étranger. Ne pas faire comme s’il n’était pas là. Échanger avec. S’intéresser à lui. Et apprendre de chacun.

LIRE LA SUITE ==> Chapitre 16 : De Dorothée aux rues d'Osaka

Auteur : Julien Valat

1 commentaires:

  1. Super! Continuez dans le partage malgré parfois des grands moments de solitude.....Vamos les Bobos !

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