Chapitre 12 : Le club des pantalons éléphant

Ho-Chi-Mihn-Ville. Saïgon. Personne ne nous tiendra rigueur, à nous, touristes, d’utiliser l’un ou l’autre nom. Personnellement, je trouve Saïgon plus facile à écrire, ça m’économise du temps! Par contre, lorsqu’un local fait le choix de dire Saïgon, cela peut apparaître comme une position politique face à l’histoire du Vietnam. La tension qui semble encore exister autour de ce sujet me fait penser à la question de l’indépendance québécoise. Quand un touriste au Québec balance un «Vive le Québec libre!» comme une boutade, on sourit. Quand c’est un local, ça marquera généralement le début d’un long débat politique (idéalement, autour d’une bouteille de vin).

Bref, cette aura politique autour du nom de la plus grande ville vietnamienne est quelque chose de palpable, qui nous a amenés à nous interroger. Cependant, il existe un sujet encore plus brûlant, qui a retenu et retient encore notre attention quotidiennement, que ce soit à Bangkok ou à Saigon...

Les pantalons bouffants aux imprimés éléphants.

Ne faites pas comme si vous ne saviez pas de quoi il s’agit, car à moins que vous restiez enfermé chez vous chaque été, vous avez nécessairement vu des gens les exhiber fièrement. La plupart du temps, cela va avec un style tout entier : sandales aux pieds, t-shirt sans manches deux tailles au-dessus, sac à main en tissus avec un imprimé ohm ou peace & love, et en bonus, des dreadlocks ou de longs cheveux gras (quand le look est poussé à l’extrême).

 

Bon, on va m’accuser de «hippie bashing» maintenant… Mais non, honnêtement, cela ne me pose aucun problème. Et s’il y a bien une chose que m’a apprise la vie à Montréal, c’est de ne pas (trop) juger le style des autres… Surtout que j’affectionne tout particulièrement mon t-shirt Bob l’Éponge, alors je serais bien mal placé pour poser des jugements sur la mode!


Non, le look n’est pas la question

La question qui nous taraude depuis que nous voyageons en Asie, c’est «Pourquoi le pantalon éléphant?». D’où vient cette mode? Pourquoi tant de touristes arborent fièrement ce genre de pantalon? Est-ce un signe de reconnaissance? Un positionnement politique? Un moyen de s’affirmer?

Alors régulièrement, nous nous posons en terrasse d’un bar, pour siroter un café glacé ou une bière, et nous nous posons toutes ces questions, encore et encore, comme deux détectives qui essaieraient de résoudre une énigme. Car une chose est évidente dans cette histoire de pantalon éléphant : cela n’a absolument rien d'un produit local. Nous n’avons pas vu un seul Thaïlandais ni un seul Vietnamien porter ce genre de pantalon. Sérieusement, aucun! Ils les vendent. Ça oui! Ils les vendent à tour de bras dans chaque boutique de touriste. Mais éloignez-vous un peu de ces boutiques, allez dans une boutique de mode plus locale, et hop! Magie! Ils ont disparu. Impossibles à trouver. Donc, premier constat : les locaux vendent des pantalons aux imprimés éléphants, mais ne les portent pas.


Peut-être est-ce traditionnel?

Ça pourrait être une raison! Est-ce que traditionnellement, je sais pas moi, disons, en campagne thaïlandaise, les paysans portaient des pantalons bouffants aux imprimés éléphants parce que c’était confortable et que ça avait une signification particulière? Un peu comme ces «fisherman pants», les «pantalons de pêcheurs» qui semblent être quelque chose de traditionnel détournés par la mode occidentale. Mais là encore, cette piste semble être un cul-de-sac! Pas moyen de trouver ne serait-ce qu’une seule légende traditionnelle autour de ces pantalons éléphants.

Alors peut-être que l’explication est encore plus simple que ça. Peut-être qu’il s’agit uniquement d’une question de confort. Et ça, il faut l’avouer, ces putains de pantalons éléphants ont l’air incroyablement légers et confortables, en plus d’éviter une surchauffe de l’entrejambe lorsqu’il fait un soleil de plomb. Ça doit aussi être le meilleur ami des backpackers : tu le roules dans ton sac à dos, et en avant l'aventure! En voilà une explication logique, enfin! Mais elle ne me satisfait qu’à moitié… Pourquoi ne pas choisir n’importe quel autre pantalon avec une autre coupe, un autre imprimé, au même prix? Pourquoi ces imprimés éléphants et ce style bouffant aux allures hippies?


Peut-être une explication économique de la chose?

Il doit s'agir en fait d’un bête exemple d’offre et de demande! Les touristes en veulent : on leur vend! C'est d'autant plus évident que nous avons pu constater au jour le jour que les commerçants thaïlandais et vietnamiens sont talentueux. C’est un fait : ils vendraient des lunettes à un aveugle!

Alors j’imagine qu’un jour, un commerçant a dû mettre la main sur un carton de vieux pantalons aux imprimés éléphants qui traînait en arrière boutique. Souhaitant s’en débarrasser, il les a mis en vente pour une poignée de dollars. Le lendemain, il avait tout vendu à des touristes européens et américains qui trouvaient ça «ethnique et typique». Le commerçant retrouva donc le fournisseur pour lui commander deux autres cartons de pantalons. Le fournisseur, qui croyait ce modèle ringard depuis bien longtemps, fut étonné de cette demande. Mais il s’exécuta. Deux jours après, on lui commanda dix cartons. Deux mois après, son usine tournait à plein régime pour ne produire que des pantalons éléphants. La légende dit qu’aujourd’hui, ce fournisseur thaïlandais est presque aussi riche que le fournisseur indien qui a inventé les t-shirts «I love New York» et le fournisseur chinois qui a créé la Tour Eiffel miniature!

Cependant, même si cette hypothèse semble être la plus plausible, je pense plutôt que nous faisons face à la plus grande conspiration internationale du XXIe siècle. En réalité, ces pantalons éléphants seraient un élément visuel qui permettrait de repérer, n’importe où dans le monde, les touristes occidentaux les plus enclins à dépenser leur argent dans des amulettes porte-bonheur made in China et des coussins à l’effigie de Buddha (parce qu’à l’effigie du Christ, c’est démodé).

Ceux qui tirent les ficelles de cette immense conspiration, je me les représente à l’arrière de salons de thé enfumés dans les grandes capitales asiatiques. Et tous les jours, ils comptent leurs liasses de billets, se félicitant du succès de ce qu’ils appellent, en privé, «le club des pantalons éléphants».

LIRE LA SUITE ==> Chapitre 13 : Le coiffeur à Saïgon

Auteur : Julien Valat

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