Chapitre 13 : Le coiffeur à Saïgon

Ce qu’il y a de sympa de vivre plusieurs semaines dans un même endroit, c’est que tu prends tes petites habitudes. À Bruxelles, on allait acheter notre baguette à la boulangerie d’en face. À Bangkok, il y avait cette madame qui faisait de délicieuses salades de papaye en bas de chez nous. En ce moment, à Saïgon, il y a ce petit café avec six chaises en plastique et trois tables bancales. On aime dire qu’on y vient «bruncher», parce qu’on y mange de bons œufs au plat avec du pain frais et un café glacé, pour trois dollars à peine.

Parlant de ça, faut nous voir traverser la route à Saïgon!

Premier jour, tu attends au bord en te disant qu’un miracle va se produire et que tu vas te téléporter de l’autre côté après avoir compté jusqu’à trois.

Deuxième jour, tu comptes jusqu’à trois avant de t’élancer. Tu fais trois pas en avant, deux pas arrière, slalomes entre les dizaines de scooters, pour finalement te rendre compte que tu as traversé (victoire!), mais que tu as fait un petit pipi dans le caleçon quand même.

Troisième jour, tu comprends. Tu fais le vide dans ta tête. Tu prends une grande inspiration. Et tu avances. Régulièrement, sans te presser, pas à pas. Comme Moïse qui scinde la mer en deux, tu avances avec confiance. Les scooters passent devant et derrière toi sans te toucher. Le bourdonnement de leurs moteurs n’est pas plus effrayant que le ressac des vagues. Leurs klaxons sont aussi relaxants que le chant des mouettes. Et quand tu atteins l’autre rive côté de la route, t’es à deux doigts de te mettre à genoux et à crier au miracle!


Après une semaine? Eh… Fuck it!

Tu te lances avec autant de classe qu’un torero dans l’arène et t’es tellement à l’aise que t’as envie de crier «Olé!» à chaque fois qu’un scooter file à quinze centimètres de tes pieds. On apprend, on s’adapte… Bref, on prend nos marques!

Par contre, en moins de cinq semaines, il y a des habitudes qu’on ne peut pas prendre. Par exemple, à Montréal, quand nous avons besoin de nous faire couper les cheveux, nous avons le réflexe de nous rendre au salon de coiffure de Marc (si tu lis ces lignes, on t’embrasse Marc!). Mais bon, là, on est à Saïgon, Marc il est assurément pas là, et on doit se démerder pour trouver quelqu’un qui va nous coiffer sans nous faire la coupe au bol ni raser le tout. Le stress.

Alors t’as toujours une amie qui va te dire avec son accent parisien «Non, mais attend, ça repousse les cheveux, c’est pas grave!». Par contre, c’est elle qui sera la première à balancer un LOL quand tu vas poster ton selfie sur Facebook pour montrer ta nouvelle coupe. (Oui! Une connasse c’est ça!). Donc non, c’est hyper important de trouver un excellent coiffeur, qui a de l’expérience, du bon matériel, de bonnes critiques sur Tripadvisor… Jusqu’au moment où… «Quoi? Une coupe à six dollars? OK oublie tout ce que j’ai dit. Vas-y, on entre, on s’en bat les couilles!».


On a testé la coupe à six dollars chez un coiffeur à Saïgon

Non, mais soyons honnêtes deux secondes… Chez Marc (notre coiffeur montréalais qu’on adore), six dollars, ça nous paye même pas le shampooing. Alors là, quand le jeune coiffeur vietnamien t’explique que dans son salon de beauté, ce ne sera pas plus de six pièces la coupe, c’est comme au poker, tu mises pour voir et tu croises les doigts!

Donc sans vraiment réfléchir, on le suit, et on entre.

Nous sommes accueillis par cinq jeunes femmes superbes. Robes rouges moulantes et — excusez l’expression — ras la chatte (désolé maman, mais j’ai pas de terme moins vulgaire qui me vient en tête). Soutiens-gorges push-up. Maquillage forcé. Sourire ultra-bright. Et petit sac à main noir. Je risque d’être taxé de machisme primaire en faisant ce raccourci, mais je pense sincèrement que dans ce salon de beauté, les demoiselles en question ne faisaient pas que des manucures.

Sébastien est invité à prendre place sur un des fauteuils. Je m’installe dans un autre et lui jette des regards par miroirs interposés. À cet instant, mes sentiments sont partagés.
D’un côté, je stresse. Car si le gars qui se prétend être coiffeur, est autant coiffeur que les filles semblent être esthéticiennes, alors c’est possible qu’il ait plus l’habitude de toucher des culs que des ciseaux de coiffure. D’un autre côté, je me marre. Parce que deux gays qui entrent dans un salon de putes pour avoir sérieusement une coupe de cheveux… Ça devait paraître cocasse!

Mais le coiffeur commence son travail sur Sébastien et, miracle, semble savoir ce qu’il fait. Une des jeunes filles s’est alors approchée de moi avec un sourire qui aurait fait fondre n’importe qui. Elle me dit une première phrase. Je comprends qu’elle me propose une manucure en attendant mon tour. J'hésite, mais refuse poliment. Elle se rassoit puis me lance une seconde phrase. Voyant que je ne la comprends pas, elle décide de mimer la chose. Et avec sa main gauche, elle fait ce que je perçois comme étant un rapide va-et-vient devant sa bouche entrouverte…

L’espace de quelques millièmes de secondes, je reste bloqué, me dit que je rêve, qu’elle n’est pas en train de me proposer ce que je crois qu’elle me propose. Mais Sébastien finit par me ramener sur terre. «Elle te demande si tu veux un verre d’eau…» Évidemment, un verre d’eau! J’ai toujours été nul au jeu des mimes...

Ah oui, et au final, pour des coupes à six dollars, on s’en sort pas si mal!
LIRE LA SUITE ==> Chapitre 14 : Sensation Tétris, made in Taïwan

Auteur : Julien Valat

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