Chapitre 8 : Le pire cauchemar

« Allez les enfants, on attache les manteaux, on met le bonnet et on sort. On est un peu en avance mais je vais aller voir la maîtresse pour me présenter ! »

Jusqu'à cette phrase, tout allait parfaitement bien. Logés depuis quelques jours en Alsace chez ma soeur, c'était de notre responsabilité ce lundi-là de nous occuper des gamins, Martin, quatre ans, et Mathilde, huit ans.

Petit-déjeuner ? Facile. Préparation pour l'école ? Les doigts dans le nez. J'ai même eu le temps - ce grand luxe - de lire une histoire au plus jeune pendant que l'aînée écoutait des chants de Noël. Grand luxe je vous dis ! Les chaussures, les manteaux, le bouclage de ceinture, le chemin vers l'école ? Facile. Très facile.


Trop facile ?


« Allez les enfants, on attache les manteaux, on met le bonnet et on sort. On est un peu en avance mais je vais aller voir la maîtresse pour me présenter ! Prenez vos cartables et on y va ! »

À cet instant, les grands yeux bruns de ma nièce me lancèrent un message de détresse implacable et sans appel. Je compris. Instantanément. « Putain... Personne a pris les cartables… »

Et là, entre les « T'es pas sérieux ? » de Sébastien, les « Mais je pensais que… » de ma nièce et les « Ahhhh Tonton il a dit un gros mot ! » du plus jeune, mon cerveau tournait déjà à cent mille à l'heure pour voir comment j'allais pouvoir rattraper ma bourde de première classe.


Je me suis revu au début des années 1990

Et je m'imaginais rentrant en classe sans mon cartable.
Mon pire cauchemar. Pire que celui d'arriver en pantoufles je crois.

J'imaginais les autres élèves chuchotant des « Regarde, Julien a oublié son cartable ! ». Pire encore, maîtresse aurait lancé à qui veut l'entendre « Est-ce que quelqu'un a des affaires à prêter à Julien ? Il a oublié son cartable ! ». L'angoisse totale. Le stress. Non, non, non. Mon neveu et ma nièce ne pouvaient vivre ça à cause de moi.

Je me devais de prendre le blâme. D'assumer moi-même mon pire cauchemar d'élève du primaire. Alors Sébastien prit le volant pour ramener les sacs en moins de dix minutes, pendant que moi, j'accompagnais les gamins pour me présenter, expliquer à la maîtresse que j'étais un guignol, que les cartables étaient sur le chemin et que, c'était promis, je n'oublierai pas de venir chercher les enfants à midi.


Pourtant la veille...

Nous étions encore les tontons cool qui payaient des bretzels et des tours de manège. Nous avions tout prévu, un plan parfait, féerique. Le cadre était idéal. Un village alsacien typique avec ses incroyables maisons à colombages. Un marché de Noël traditionnel avec ses senteurs de marrons chauds et ses étalages de biscuits et autres délicieuses spécialités. Puis surtout, ce beau petit carrousel illuminé de mille feux, celui qui prend au piège les parents, en plein centre de la place du village. Tout s'était déroulé à merveille. Nous étions des demi-dieux. Ils n'avaient pas eu besoin de négocier pour manger un bretzel. Pas non plus pour grimper sur le carrousel. Ils nous regardaient avec le respect qu'on donne aux plus grands, avec un air qui laissait entendre que « Ces tontons-là, ce sont les meilleurs au monde ! ».

Mais il avait fallu un seul faux pas. Comme un miroir qu'on casse et qui nous condamne à sept ans de malheur : un cartable qu'on oublie et nous en avions pour dix ans, au moins. C'était foutu. Notre réputation était foutue. Oublié les tontons qui nous font faire du manège. Parce qu'à chaque Noël, chaque réunion de famille, cette anecdote referait surface, j'en étais persuadé. Puis lorsque la petite aura vingt ans, il y aura toujours quelqu'un pour lancer entre le fromage et le dessert « Tu te souviens quand Tonton Julien a oublié de prendre les cartables ? Dis, tu te souviens ? ».

Comme à chaque fois, je finirai par me marrer, mais je reverrai encore ce gamin dans la cour de récré, qui, lorsque ma nièce expliqua que j'avais oublié les cartables, se retourna vers moi et me dit avec un large sourire moqueur : « Ah bien bravo hein, bravo ! ».

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Auteur : Julien Valat

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