Chapitre 4 : Le regard des autres

Être en dehors de la norme. Je me demande bien ce que cela veut dire d'être en dehors de la norme. Cette ligne invisible qui, si nous la franchissons, nous fait passer pour un freak. Dans les années 1940 en Europe, une femme qui votait, ce n'était pas dans la norme. Dans les années 1950 aux USA, un homme noir en couple avec une femme blanche, ce n'était absolument pas dans la norme. Et dans les années 1980, une famille recomposée n'était certainement pas la norme.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui n'est pas dans la norme ?

Deux hommes qui se tiennent la main dans la rue ? Une femme sans enfant après 50 ans ? Un petit garçon qui trouve cool de jouer à la poupée ? Un gars de 25 ans marié à une quarantenaire ? Un végétarien ? Pire encore, un végétaLien ? Le fait même d'être différent de la majorité des gens ou d'agir différemment de cette même majorité nous rend-il anormal ? Hors-norme ?

Deux semaines. Au moment où j'écris ces lignes, il nous reste tout juste deux semaines avant de décoller pour un aller simple vers Paris, sans vraiment savoir où cette aventure va nous mener, ni même à quel moment nous rentrerons à Montréal. Les préparatifs touchent à leur fin, les meubles sont presque tous vendus, nos appartements ont trouvé preneurs et les au revoir s'égrainent au fil des jours, certains plus difficiles que d'autres.

Je n'ai jamais aimé ça, les au revoir.

Je me souviens de cette première fois où je suis allé à Paris chez ma plus jeune tante, alors que je n'avais qu'une dizaine d'années. Le voyage fut tellement mémorable que le jour du départ ne fut que larmes et tristesse. À tel point que ma tante, après nous avoir fait embarqué ma famille et moi dans le train du retour, colla sur la face extérieure de la vitre, le chewing-gum qu'elle mâchait. Certains trouveront ça mignon, d'autres crieront au ridicule, mais avec toute l'innocence du gamin que j'étais, j'y avais vu la forme d'un coeur. Et cette chose élastique et baveuse qui resta fermement collée pendant tout le trajet, me fit grimper les larmes aux yeux dès lors que j'y posais le regard. Bref, depuis ce jour, je déteste les au revoir car il me rappellent à chaque fois ce putain de chewing-gum !

Mais cette fois-ci, il y a quelque chose de plus.

Avant les au revoir, il y a ce fameux moment où fatalement, nous lançons quelques mots au sujet de notre aventure. Cette aventure qui se résume en deux phrases et pour laquelle rien n'est vraiment défini.

Nous partons faire un tour d'Europe.
On atterrit à Paris le 18 octobre, puis après… on verra bien !

Et cet instant-là fait toute la différence ! Au début, j'étais surpris par la réaction des gens, maintenant je fais exprès de lancer toujours les mêmes mots et je guette le moindre haussement de sourcil.

Après que l'idée ait fait son chemin - une phase plus ou moins longue selon l'interlocuteur et son degré de fatigue ou d'alcoolisation - la réaction est inévitable :
1- Les yeux s'écarquillent et parfois un petit cri d'étonnement se fait entendre
2- La première chose qui passe par la tête de la personne est expulsée par sa bouche
3- La personne va corroborer, justifier ou si c'est une connerie plus grosse qu'elle, tenter de rattraper ce qu'elle vient de dire

D'abord, il y a celui qui ne comprend pas

Mais qui se sent quand même obligé de donner son avis même si on lui fait comprendre qu'on s'en tamponne. Le genre qui nous trouve dingue, qui lance des "Et vos jobs à temps plein alors ?". Le genre qui dit qu'on va gâcher nos vies et qui nous imagine avec une fleur dans les cheveux au volant d'un Combi Volkswagen en chantant du Janis Joplin. Heureusement, ce genre de rabat-joie débordant de préjugés, il n'en existe pas vraiment dans notre entourage.

Puis il y a les autres
Ceux qui s'inquiètent parce qu'ils nous aiment.
Ceux qui nous envient parce que quelque chose les retient.
Ceux qui nous admirent parce qu'ils nous trouvent courageux.
Ceux qui nous conseillent parce qu'ils l'ont déjà fait.
Tous cela nous soutiennent, nous assurent que c'est maintenant qu'il faut y aller, que personne ne sait de quoi sera fait demain et que le pire serait d'avoir des regrets.
Peut-être nous pensent-ils en dehors de la norme, celle que la société s'efforce de faire exister pour je ne sais quelle raison, mais ces gens-là nous encouragent à vivre nos rêves.
Et c'est aussi grâce à eux que nous osons oser.

Dans deux semaines, nous serons sur le Vieux-Continent, sans avoir de plan précis, sans savoir où nous allons, mais avec une ferme idée en tête, voir de nouveaux horizons et s'enrichir de cela, que les expériences soit positives ou pas.

LIRE LA SUITE ==> Chapitre 5 : Le jour du départ

Auteur : Julien Valat

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