Chapitre 2 : La course de haies


Tu sais, en faisant tout ça, en se débarrassant de tout ce qu'on a ou presque, ce n'est pas pour revenir à Montréal dans trois mois hein… me lance Sébastien lors de notre énième discussion sur notre préparation au départ.

Alors oui, j'avais bien compris 

Le but est de partir pour une "aventure" et non pas pour un séjour de dix jours dans un tout inclus de Cuba. Bon, d'accord, c'est une "aventure" qui débute par Cincinnati, ça fait moins rêver que Budapest ou Amsterdam, mais tout de même, n'avoir aucune idée de ce que nous ferons à partir du mois de novembre est excitant, mais me donne quand même un sacré mal de ventre.

Pour être plus juste, le mal de ventre vient aussi de tout ce qui tourne autour de notre grand départ. Ou devrais-je dire, de mon grand départ, mon chum étant déjà à Cincinnati depuis plus de deux mois. Il faut donc en quelques semaines à peine, trouver quelqu'un pour reprendre le bail de l'appartement que nous louons, se débarrasser de la majorité de nos affaires, trouver un moyen de faire louer le petit appartement qui nous appartient en centre-ville, et terminer mon job à temps plein tout en limitant les dépenses pour avoir une petite réserve d'argent… Gros programme.


En plus de tout cela, il faut choisir une date de départ. 

Putain de date de départ… C'est le genre de truc complètement immatériel que tu essaies de choisir logiquement mais au final, que tu choisis comme un numéro sur une grille de loto. Puis une fois que tu l'as choisi, tu ne vois plus qu'elle, cette croix rouge sur le calendrier qui te martèle au quotidien que ce projet n'est plus un rêve, mais une réalité. Non, cela ne t'aide absolument pas à y voir plus clair, ça ne te donne pas un plan de bataille, mais ça te dit que cette journée est ta date butoir, qu'à cette heure-ci et cette date-là, tu seras enfermé dans une boite de conserve lancée à 900 km/h en priant pour qu'elle ne rate pas son atterrissage. Ma date à moi, c'est le 17 octobre 2015. Le stress.

Heureusement, niveau préparation, il y a des trucs faciles, comme acheter le billet d'avion vers Cincinnati. Aller simple. Trois clics, un numéro de carte de crédit. "Je valide là, c'est correct hein ?". Cinq minutes. C'était réglé.

Ensuite il y a des trucs un peu moins faciles, mais relativement agréables, comme trier des affaires, retrouver des machins que tu n'utilisais plus depuis un bail, les vendre et faire un peu de cash. Ça c'est cool. Puis il y a ces autres affaires que tu aimes encore, mais que tu ne peux décemment pas garder avec toi ou stocker. Ça te fait mal au coeur de t'en séparer… jusqu'au moment où tu prends le cash. Là c'est ton côté Walter White qui ressort, et ta préoccupation première c'est de savoir où tu vas planquer le blé ! Sauf que bon, toi, tu peux l'amener tranquille à la banque parce que pour 300 pièces, la banquière devrait pas trop se poser de questions.

Enfin il y a les trucs carrément pas faciles. Faire en sorte que quelqu'un aime assez ton appart' pour te reprendre ton bail, planifier ce que tu vas faire pour vendre ou stocker tes gros électroménagers, dire au revoir à tes collègues de boulot…

Mais surtout, il y a ces gens-là

Ces gens qui, tout au long de ce processus de préparation (encore en cours au moment où je rédige ces lignes), n'ont rien d'autre à faire dans la vie que de te mettre des bâtons dans les roues, comme si te faire chier était la seule chose qui les faisait bander. Je me rends compte que ces gens-là, au jour le jour, tu les ignores. Pas besoin de gruger ton énergie pour eux, ils n'en valent pas la peine. Mais là, pendant ces moments de transitions, ces moments où tu veux encore moins penser à eux, ils sont-là et t'attendent au tournant. Les Québécois possèdent deux belles expressions pour les qualifier, d'un côté il y a le vieux criss et de l'autre, la tanante.

Le vieux criss, c'est celui qui te surveille de loin, mais de pas trop loin quand même. Tu sais, celui qui se met à sa fenêtre quand tu sors de chez toi pour voir ce que tu fais. Celui qui entrouvre sa porte quand tu rentres tard le soir parce qu'il a entendu du bruit dans le couloir. C'est lui ! Et si ce que tu fais ne lui plaît pas, que ce soit légitime ou non, il s'assure de passer tout son temps libre à te le faire comprendre. Et comme son temps libre, c'est à peu près tout le temps, alors il te gâche le tiens, de temps libre.

La tanante, c'est la fille pas méchante mais qui aime bien te faire un peu chier quand même. Le genre de fille qui veut acheter ton tapis de yoga à peine utilisé, qui se déplace chez toi, puis qui le déroule, qui hésite, qui le regarde d'un peu plus loin, qui prend quelques minutes pour réfléchir en s'imaginant peut-être faire le chien tête baissée pendant que le gars derrière elle, lui mate le cul. Tu ne sais pas ce qu'elle fait, pourquoi elle réfléchit autant, mais tu sais pertinemment que tu ne voudras jamais aller faire les magasins avec elle. Et quand tu crois qu'elle a pris sa décision, elle te regarde et te demande si tu désinfectais bien ton tapis de yoga après chaque utilisation. Là, on passe quasiment de "la tanante" à "la criss de folle". Enfin, quand elle te gratifie d'un sourire et t'annonce qu'elle le prend, elle t'avoue qu'elle ne sait même pas si elle a l'argent avec elle et finalement, elle te paye en pièces de monnaie. La reine des tanantes.

Bref, je m'attendais que la préparation au départ ne soit pas simple, donc pas vraiment de surprise. C'est un peu la même chose que lorsque j'étais gamin, en cours de sport, quand on faisait des courses de haies. Mon but était d'arriver au bout et peu importe le temps que je mettais, j'y arrivais. Aussi, s'il m'arrivait de me prendre les pieds dans une haie (oui, j'étais aussi nul que ça), et bien je me relevais et je continuais. Il n'y a pas de raison que ce soit différent aujourd'hui.
Regarde-moi bien aller le vieux criss, c'est pas toi qui va m'empêcher d'avancer !


LIRE LA SUITE ==> Chapitre 3 : Le changement de programme

Auteur : Julien Valat

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